AA2 La transe — définitions

La transe a été observée depuis longtemps déjà par de nombreux ethnologues. Jusqu’à aujourd’hui, son mode de fonctionnement reste encore peu exploré. Cela est dû à plusieurs raisons. D’abord la difficulté d’analyse sur le terrain ; le manque d’outils de recherche adéquats ; le manque d’un modèle unifiés des états non ordinaires de conscience ; les diverses formes que prend la transe.

Dans cet exposé, nous aborderons différentes disciplines : l’ethnologie et l’anthropologie, bien sûr, mais aussi la psychologie, l’histoire des religions, et les neurosciences.

Mais tout d’abord, un petit détour historique.

En fait, ce n’est qu’à partir des années 1960, avec l’utilisation massive de psychédéliques par la jeunesse américaine, que l’on a réellement commencé à étudier ce que l’on nomme les États Modifiés de Conscience. Ce fut une époque où de nombreux spécialistes de nombreuses disciplines ont expérimenté les phénomènes d’altérations de la psyché. Je citerai rapidement John C. Lilly, l’inventeur du caisson d’isolation sensorielle, Timothy Leary — célèbre et très controversé —, mais aussi Charles Tart qui a publié pour la première fois en 1969 un important ouvrage sur les états modifiés de conscience, ouvrage qui a été régulièrement mis à jour et qui fait d’ailleurs toujours référence. Parmi eux ces chercheurs, il y avait également des ethnologues : Carlos Castaneda qui a été rendu célèbre par la publication de sa thèse « L’herbe du diable et la petite fumée » et Michael Harner (qui a été rejeté de la communauté scientifique suite à ses prises de positions et à ses travaux trop « grand public ») — pour ne citer que ceux-là.

Et puis, suite à l’interdiction de l’utilisation des psychotropes, pratiquement toute la recherche expérimentale à ce niveau s’est arrêtée. Il n’y a que récemment, avec les neurosciences, qu’un regain d’intérêt se manifeste pour les états modifiés de conscience et donc les phénomènes de transe.

Cependant, entre temps, les prises de position sur la transe se sont multipliées et l’on trouve aujourd’hui un foisonnement de points de vue. Lorsque l’on parle du chamanisme et de ses effets sur le psychisme humain, on est nécessairement amené à parler de la transe ou plutôt des transes, car il en existe plusieurs formes. C’est ce que nous allons voir à présent.

Exemple chez les Yanomami par l’ethnographe Napoléon Chagnon avec hallucinogène (1977) : « Mes bras sont devenus légers et s’imprimaient d’un mouvement rythmique de bas en haut. J’ai appelé Ferefereriwä et Periboriwä, des hekura (esprits) mangeurs de viande, à venir dans ma poitrine. Je me suis senti fort et confiant et chantait de plus en plus fort et sautillait et dansait des figures de plus en plus complexes. J’ai pris des flèches et les manipulait comme je l’avais observé chez des chamans qui donnaient avec elles des coups magiques, qui cherchaient des hekura et chantaient et dansaient. D’autres danseurs se sont joints à moi et d’autres cachaient les machettes et les arcs car je proférais que Rahakanariwä était en moi et dirigeait mes gestes, et tous savaient qu’il rendait les gens cruels. Nous dansions et parlions avec les esprits… ».

Plusieurs formes de transe

Christine Hardy nous définit la transe ainsi : « les transes se réfèrent à des états dans lesquels l’initié dit être pourvu de capacités supérieures à celles de son état normal, ou bien être en communication avec des esprits, ou encore possédés par eux. L’individu présente ainsi des comportements très particuliers dont certains sont le fruit d’un apprentissage, et d’autres sont incontrôlés. »[1]

Erika Bourguignon (Prof. D’Anthropologie à l’Ohio State University – 1968) : « Nous définissons la transe comme un état dans lequel nous observons une certaine modification de la conscience, modification qui fait que certaines fonctions comme l’identité, la mémoire, les modalités sensorielles, etc. peuvent se transformer à des degrés divers. »[2]

Tout d’abord un constat : la transe est difficilement définissable avec précision. Elle intègre des aspects différents selon les auteurs qui la décrivent, selon les pratiques, les rituels et les lieux géographiques où on la rencontre. Pratiquement, lorsqu’on compulse la littérature ethnologique, chaque auteur à sa propre définition de la transe.

Du fait, donc, de cette multiplicité de définitions, il est courant d’adjoindre au terme transe un qualificatif pour préciser de quelle transe on parle, afin de mieux qualifier cet état de l’être. Toutefois, cela ne lève pas toutes les ambiguïtés et querelles d’experts :

    • transe de possession
    • transe médiumnique
    • transe chamanique (séance chamanique = kamlénie)
    • transe exploratoire
    • transe ecsomatique
    • transe extatique (ou mystique)
    • transe hypnotique
    • transe psychédélique
    • transe de vision
    • transe yogique
    • rêve lucide

       

      Pour illustrer cela, voici deux définitions différentes de la transe :

      Tout d’abord, voici la définition qu’en donne Jacques Donnars, médecin, qui a utilisé la transe en thérapie. Pour lui, la transe est une

      « rupture avec le quotidien superficiel, qui permet les échanges, les contacts, avec la superficie des autres, pour plonger beaucoup plus profondément dans ce non-espace-temps où s’origine l’être. »[3]

      « La transe, c’est la décharge de la conscience, mais à l’envers ; c’est la descente ou la montée (à vous de choisir !) vertigineuse vers l’être, par-delà la parole oubliée, par-delà les images, en-dessous des marées affectives, là où se concoctent les demains au feu des hiers et des avant-hiers ; ici, temps et lieux ont changé de goût, les minutes valent des années, les années des secondes ; il n’y a plus ni espace ni temps, à la manière ordonnée dont nos montres et nos télescopes nous les compartimentent. »[4]

      Pour Christine Hardy :

      « Les transes se réfèrent à des états dans lesquels l’initié dit être pourvu de capacités supérieures à celles de son état normal, ou bien être en communication avec des esprits, ou encore possédés par eux. L’individu présente ainsi des comportements très particuliers, dont certains sont le fruit d’un apprentissage, et d’autres sont incontrôlés »[5].

      Erika Bourguignon :

      « Nous définirons la transe comme un état dans lequel nous observons une certaine modification de la conscience, modification qui fait que certaines fonctions comme l’identité, la mémoire, les modalités sensorielles, etc., peuvent se transformer à des degrés divers ».[6]

      Gilbert Rouget, CNRS, lui, détermine cinq caractéristiques de la transe :

      « La personne en transe
      1) n’est pas dans son état habituel ;
      2) sa relation avec le monde qui l’entoure est perturbée ;
      3) elle est en proie à certains troubles[7] neurophysiologiques ;
      4) ses facultés sont — réellement ou imaginairement — accrues ;
      5) cet accroissement se manifeste par des actions ou des conduites observables du dehors. »[8]

      Luc de Heusch met l’accent sur la similitude de la transe et de l’hypnose en signalant que les deux états ont comme point commun une anesthésie du sujet, sans pour autant confondre la transe avec l’hypnose[9]. Un autre point commun mis en relief par Luc de Heusch est l’amnésie post-transe et post-hypnose : « L’hypnotisé, comme le possédé, affirme ne se souvenir de rien de ce qui s’est passé au cours de la ‘‘crise’’ précédente »[10]. Luc de Heusch ajoute :

      « La véritable transe chamanique est assurément d’abord ce qu’en termes cliniques l’on appelle une ‘‘hallucination de la vue’’. Mais elle est aussi, d’une certaine façon, une hallucination psychomotrice puisque les mouvements du chaman sont perçus comme se déroulant sur une scène mythique. Quoiqu’il en soit, les descriptions cliniques sont impuissantes à rendre compte de l’extraordinaire richesse de l’imaginaire chamanique, qui est peut-être la forme embryonnaire universelle de la création artistique. Tout se passe comme si les chamans exploitaient à plein rendement, avec l’aide des hallucinogènes, un cinquième dispositif psychique, encore totalement inconnu et distinct à la fois de l’état de veille, du sommeil, du rêve comme de l’hypnose. »[11]

      Je vais maintenant détailler les différents types de transes.

      -oOo-

      [1] Hardy, Le vécu de la transe, p.8.

      [2] Ibid.

      [3] Jacques Donnars, La Transe : technique d’épanouissement, p. 10.

      [4] Ibid., p. 11.

      [5] Christine Hardy, Le vécu de la transe, Ed du Dauphin, Paris, 1995, p. 8.

      [6] Erika Bourguignon, professeur d’Anthropologie à l’Ohio State University, (1968), citée par Christine Hardy, op. cit., p. 8.

      [7] Le terme « trouble » me semble inapproprié, je préférerais le terme « modification ».

      [8] Luc de Heusch commente Gilbert Rouget. « Possédés somnambuliques, chamans et hallucinés », in : La Transe et l’Hypnose, pp. 19-20.

      [9] Luc de Heusch, op. cit., p. 27.

      [10] Ibid.

      [11] Ibid., p. 42.

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