AA2e - La transe de possession

Elle est composée de 3 points :

  1. L’« empreinte » culturelle

N’importe quel esprit ne peut posséder n’importe qui n’importe où. Les esprits sont spécifiques à chaque culture. Ainsi un esprit hekura (Yanomami) n’apparaît pas dans une possession lors d’un culte charismatique chrétien.

  1. La « clé »

C’est le rituel. Les Yanomami portent une plume spéciale lors de leur préparation. Dans les réunions charismatiques ce sont les hymnes et les chants précis qui commandent la transe. En Sibérie, il y a d’abord un « banquet » rituel et des cadeaux sont offerts aux esprits sur l’autel. Pour la plupart des personnes présentes, ces signes sont à peine décelables. Chez les Yanomami, c’est plus simple : on ingère de une substance psycho-active. En Sibérie, c’est souvent une posture spéciale qui « invite » l’esprit.

  1. La « porte »

C’est la transe. Pour qu’un esprit entre dans le corps, il faut que le couple corps/esprit du récepteur soit modifié. Il doit se mettre dans un état particulier. Est c’est là que l’on remarque des phénomènes ou des comportements spécifiques comme des tremblements, des crampes, des yeux révulsés, et cela peut aller jusqu’à l’inconscience. Pour la plupart des observateurs occidentaux qui ne sont pas habitués à ces phénomènes – et nombre de spécialistes de la psyché (médecins, psychologues, psychiatres, psychanalystes…) –, il s’agit principalement d’états psychologiques particuliers voire pathologiques. Leur méconnaissance des états de conscience non ordinaires les amène à des erreurs d’interprétation.

Pour Luc de Heusch,

« La possession est un état passif au cours duquel un dieu ou un esprit s’empare du corps d’un adepte considéré comme “sa monture”, sa “bête de somme” ou son “épouse”, alors que le chaman se met lui-même en transe pour aller au-devant des dieux et les affronter dans l’univers mythique. Souvent, il doit sortir vainqueur de redoutables épreuves. Au contraire, si le possédé se meut, danse, parle, c’est parce qu’il incarne un dieu auquel il s’identifie complètement. La transe est involontairement subie dans un cas, elle est volontaire, auto-induite dans l’autre. »[1]

« Gilbert Rouget, qui s’est rallié à cette analyse, précise que la transe de possession est toujours “identificatoire”. Il ajoute une caractéristique essentielle : cette transe est soutenue, entretenue par des musiciens dont l’intervention est l’un des facteurs du déclenchement des phénomènes nerveux qui la caractérisent, alors que c’est le chaman lui-même qui fait de la musique lorsqu’il se met en transe, qu’il batte le tambour ou agite le hochet. (…) Rouget a définitivement démontré qu’en tout état de cause aucun instrument spécifique n’est associé à cette transformation de l’état du corps. Il faut aussi renoncer à l’idée, communément répandue, selon laquelle c’est un rythme spécifique qui déclencherait automatiquement la transe (…). »[2] [3]

Pour Luc de Heusch qui compare transe chamanique et transe de possession : « ... la transe active du chaman diffère de la transe passive du possédé par son caractère hallucinatoire dû largement à l’absorption d’hallucinogènes. »[4] Cependant, il existe des transes chamaniques sans prise d’hallucinogènes et il en cite deux : les Selk’nam de la Terre de Feu qui induisent la transe par « une agitation physique forcenée »[5] et les Boschimans en Afrique dont la pratique relève plus des cultes de possession que du voyage chamanique ; ce ne sont donc pas réellement des transes chamaniques.[6] Luc de Heusch conclut :

« Tout se passe comme si les chamans exploitaient à plein rendement, avec l’aide des hallucinogènes, un cinquième dispositif psychique, encore totalement inconnu et distinct à la fois de l’état de veille, du sommeil, du rêve comme de l’hypnose. »[7]

Les juges de l’Inquisition avaient déjà tout à fait défini les différentes caractéristiques que l’on peut rencontrer dans les transes de possession du monde entier. Elles impliquent :

  • la participation du corps : par le mouvement, parfois très puissant; et (ou) la parole (contrairement à d’autres types de transes qui n’ont besoin ni du geste ni de la voix)
  • une insensibilité à la douleur et à la brûlure
  • une force décuplée
  • la prédiction de l’avenir
  • la capacité à parler une langue inconnue (glossolalie)
  • la connaissance de choses éloignées et cachées
  • la présence d’une force, d’une entité, d’un esprit ou d’un dieu qui contrôle le corps du possédé.

Il n’est pas nécessaire que tous ces aspects soient présents pour qu’il y ait possession.

La plupart des psychologues classent la possession dans la catégorie des états de dissociation. Field (1960) la définit comme un « mécanisme mental dans lequel une partie dissociée de la personnalité possède temporairement le champ entier de la conscience et du comportement ». (connotation neutre et non pathologique)[8].

L’anthropologue américaine Erika Bourguignon (1976) parle de discontinuité de l’identité de la personne.[9]

Pour Sheila Walker (1972), « la plupart des instances normales de possession par les esprits peuvent être classés dans la gamme des états hypnotoformes » : la musique et la danse stimulent l’apparition d’un état modifié de conscience, puis « dans de nombreux cas, le prêtre agit très spécifiquement comme un hypnotiseur, dirigeant à la fois les possédés et les divinités possédantes (…). Il peut, dans une certaine mesure, contrôler l’intensité de la possession d’un individu, en le calmant ou en le rendant plus violent. » (Cf. –> Rouget)

« Mais le vrai hypnotiseur est le sujet lui-même qui, à partir de certains stimuli, se rappelle et rejoue plus ou moins automatiquement un style de comportement qui a été imprimé sur lui durant la période d’initiation et/ou qu’il a observé précisément pendant son enfance. »[10]

Sheila Walker distingue 3 types de possessions :

  • Une possession à prédominance culturelle
  • Une possession à dominance psychologique
  • Une possession ni culturelle ni psychologique

Et les cas de possessions spontanées qui ressemblent beaucoup à la transe hypnotique (voir plus loin).

Pour Christine Hardy, cela ne se peut pas : la possession suppose une dimension sociale extériorisée et culturelle, alors que l’hypnose est basée sur l’intériorisation et la réalisation d’un but personnalisé. De plus la possession commence par une transe chaotique ou violente alors que l’hypnose s’installe par un état proche du sommeil. Dans la possession, les facultés sont réduites, presque inexistantes, alors qu’elles sont augmentées dans l’hypnose.[11]

Les épisodes possessionnels chez le chaman

Le chamanisme comporte des épisodes de possession et la transe de possession comporte des éléments de voyage chamanique. Dans les faits l’opposition chamanisme versus possession n’existe pas vraiment.

On observe ainsi 3 fonctions dans le chamanisme :

  1. Une fonction initiatique : dans le chamanisme, on dit que ce sont les esprits ou les ancêtres chamans qui choisissent le futur chaman. Cette première possession est donc le signe de l’élection.
  2. Une fonction de divination : les esprits peuvent seuls révéler ce qui les fait agir, pour quelle raison ils sont mécontents, ce qu’ils revendiquent, etc. Les faire parler, c’est déjà en quelque sorte les apaiser et le dialogue se passe entre l’esprit et le patient, ou la communauté, via le chaman. Cette possession est de type volontaire, solitaire et contrôlée. Par contrôlée, on entend que le chaman contrôle à la fois le moment de l’incorporation et sa fin : l’expulsion des esprits.
  3. Une fonction de guérison : c’est une méthode qui permet d’exorciser les esprits « possédants » le malade, en les incorporant tout d’abord. La chaman les laisse parfois parler par sa bouche avant de les expulser de son corps. Ces deux dernières fonctions peuvent être liées.[12]
Les personnalités multiples

Ce syndrome apparaît dans les désordres dissociatifs. Les personnes touchées possèdent plusieurs personnalités qui sont vécues comme vivant à l’intérieur du sujet.

Pendant longtemps le syndrome des personnalités multiples (j’utilise le sigle SPM dans la suite du cours) a été assimilé à de la simulation et des mises en scène. Ce n’est qu’en 1982 que sont parus les travaux du psychiatre Frank W. Putnam (National Institute of Mental Health) qui montrent que le cerveau des personnes prétendant avoir plusieurs personnalités est sujet à des modifications physiologiques.

Les recherches ont été menées à partir d’une caractéristique connue du système nerveux : la capacité du cerveau de répondre à un stimulus précis dans une zone précise du cortex par une modification légère mais mesurable du potentiel électrique.

Cette réaction peut être répétée et mesurée sur un EEG. On peut alors établir un modèle qui peut être traduit par une courbe. Ce modèle est très stable et a la particularité d’être personnel et plus précisément spécifique à la personnalité.

Putnam avait remarqué que le modèle des personnes compulsives montraient des similitudes. La question était donc la suivante : « si les personnalités multiples ne sont pas des simulateurs mais réellement un certain nombre de personnalités différents, alors ne devrait-on pas observer des variations dans les modèles ? ».

Voici la procédure expérimentale : on prend une personne atteint de SPM, on l’amène dans une pièce isolée accompagnée de son thérapeute. Dans la pièce se trouve un stroboscope. Le patient est relié à des électrodes (au nombre de 16) qui vont mesurer les modifications de potentiel électrique. On contrôle aussi la tonicité musculaire.

La thérapeute provoque l’apparition d’une autre personnalité chez le patient en prononçant son nom. On allume le stroboscope et on enregistre. On calcule ensuite la courbe électrique et on analyse les résultats.

Cette analyse a montré qu’effectivement chaque personnalité d’une personne atteinte de ce syndrome montrait un modèle différent, de manière significative.

Mais, le plus, les modèles des personnes atteintes du SPM sont similaires à ceux des personnes compulsives.

On a aussi mesuré des acteurs qui devaient simuler une autre personnalité, mais leur modèle ne changeait pas.

La question se pose alors de savoir si le même phénomène se déroule chez les personnes possédées. A suivre…

Il semblerait que les personnes sujettes au SPM tombent aussi en transe. Elles montrent des signes d’hyperactivité et d’excitation accrue comme dans les séances de possession. Les traits du visage se crispent dans les deux cas.

Dans la possession le changement d’état du cerveau est lié au rituel. L’état normal revient sur commande : on peut donc apprendre l’état de possession. Dans le SPM le cerveau change d’état tout seul et hors contrôle. Ceci existe également dans la possession : c’est pour cette raison que chez les personnes pratiquant le Vaudou il existe un rituel spécifique. C’est un rituel d’initiation. L’esprit qui survient est appelé « Loa Bossale » et doit être apprivoisé.

Dans cette catégorie, on peut aussi ranger la possession démoniaque occidentale.

Chaque personnalité a son propre schéma social, son propre comportement et sa propre identité. Dans la possession, les « autres » sont des esprits, des entités qui viennent d’un outre-monde, d’une autre réalité.

Il existe deux formes de possessions. L’une est de type africain où le ou les démons, ou bien des morts, sont envoyés pour faire le mal, voire tuer. Pour libérer la victime, il faut utiliser un rituel lourd.

L’autre forme de possession démoniaque est la forme eurasienne que l’on retrouve en Asie et en Europe. Ici c’est un « trou » dans l’intégrité de la personne qui laisse s’engouffrer le/les démons. Cette variante présente une multitude de mauvais esprits.

Dans la variante africaine, les symptômes sont une grave maladie

Dans la variante eurasienne on observe des dépressions, d’horribles visions et des épisodes de violence. On relève toute une liste de symptômes : insomnie, agitation, prise de nourriture bizarre voire dégoutante, anorexie, puanteur atroce, bave/mousse, tremblements voire catatonie, maux de ventre, cris, hurlements, grincements de dents, pleurs incontrôlés, force supérieure, modification drastique des traits du visage, agression, auto-agression, automutilation, tendances au suicide. Les démons aussi avec une voix différente, profèrent des menaces et des obscénités, font des prédictions voire des prophéties (généralement fausses d’ailleurs). Le rituel utilisé dans ce cas est l’exorcisme pratiqué de différentes manières, mais dont la symbolique reste la même.

Pour conclure : voici les différences entre le SPM et la possession :

  • il n’y a pas de contrôle par le rituel
  • il n’y a pas de contrôle sur l’autre personnalité dans le « pathos »
  • le modèle pathologique du SPM ressemble à celui de la possession démoniaque chrétienne
  • la possession est normale dans la société
  • le SPM est pathologique.

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[1] Luc de Heusch, op. cit., p. 23.

[2] Ibid., pp. 23-24.

[3] A. Neher ne partage pas ce point de vue.

[4] Ibid. ; p. 39.

[5] Ibid., p. 40.

[6] La transe chamanique sans hallucinogènes existe, les transes posturales découvertes par Felicitas Goodman le montrent.

[7] Ibid., p. 42.

[8] Hardy, Le vécu de la transe, p. 148.

[9] Ibid. p. 149.

[10] Hardy, ibid., pp. 150-151.

[11] Hardy, ibid., p. 152.

[12] Hardy, ibid., p. 143.