AA2f La transe de vision

Lapassade nous donne la définition suivante de la vision :

« La vision est le contenu d’une transe au cours de laquelle le sujet est confronté à un monde imaginaire qui a pour lui valeur de réalité. Ce qu’il voit constitue une autre réalité, qui peut parfois être considérée dans la culture à laquelle il appartient comme “plus réelle que la réalité ordinaire (Harner, 1973)”. »[1]

D’après Lapassade, pour avoir une vision, il faut être sujet à des hallucinations, croire en un « monde surnaturel peuplé de génies qui peuvent intervenir dans le monde des vivants »[2], et participer à un rituel où la vision aura une place importante (la quête de vision amérindienne, par exemple), ou se trouver dans un contexte propice (lieu « chargé » culturellement et spirituellement, par exemple).

Un ou plusieurs de ces points peuvent suffire. Ainsi les apparitions mariales se contentent des premier et second points — à moins que l’on ne considère comme rituel le fait de se trouver au bon endroit à l’heure précise dévoilée par la vision précédente (comme ce fut le cas à Fatima). Dans le cas de Bernadette Soubirous, sa première vision fut spontanée : en effet, elle se trouvait près d’une grotte pour ramasser du bois avec deux autres jeunes filles lorsqu’elle a vu une femme entourée d’une lumière surnaturelle.

Harner rejette le terme d’hallucination :

« C’est en EEC [état de conscience chamanique] que le chaman “voit”. On peut appeler cela “visualisation”, “imagination”, ou comme les aborigènes australiens, utiliser “l’œil puissant”. Quoiqu’une telle vision ait lieu dans un état de conscience altéré, comparer celle-ci à une hallucination serait faire preuve d’incompréhension et de préjugés. Comme l’observe A. P. Elkin, le savant anthropologue australien, la vision d’un chaman aborigène “n’est pas une simple hallucination. Il s’agit d’une formation mentale visualisée et extériorisée, laquelle peut même exister provisoirement indépendamment de son créateur… Lorsque la personne fait l’expérience de la vision, elle ne peut se déplacer, mais reste consciente de son environnement. Un chaman de la tribu des Kattang (Australie) me disait… qu’il pouvait voir et savoir ce qui se passait, mais qu’il était comme mort, dépourvu de sensations.” »[3]

Kabire Fidaali est ethnologue et cinéaste et, de 1981 à 1984, il est au Burkina Faso où il prépare sa thèse de doctorat. Pour cela, il entre en contact avec Barkié, voyant-guérisseur à Ouagadougou, qui détient une connaissance, qu’il nomme le Bangré, qui est basée sur la vision, c’est-à-dire l’art de voir des choses que le commun des mortels ne voit pas. Barkié dit :

« Ce que je vois n’est pas quelque chose de compliqué qui existe dans le passé ou le futur, c’est quelque chose qui n’existe que quand je le vois. Dans le Bangré, il n’existe ni présent, ni futur ; quand tu vois, tu embrasses le temps. Pourtant le Bangré permet de deviner le passé et de prévoir le futur. »[4]

Le 19 novembre 1982, Kabire Fidaali prépare ses cours (dans le cadre de la Coopération, il enseigne à l’Institut du Cinéma de l’Université de Ouagadougou). Il est assis à sa table de travail, il y a un fond musical et il est presque vingt-trois heures. Subitement, il a l’impression de sentir une présence dans la pièce.

« C’est alors que j’ai “vu” Barkié debout près d’un des fauteuils. Je suis resté, me semble-t-il, un long moment à le regarder, interloqué, immobile, incapable de réagir. Puis, je me souviens d’avoir fermé les yeux. C’est alors seulement que j’ai réalisé que quelque chose d’anormal était en train de se produire : car bien que mes paupières soient closes, l’image de Barkié subsistait, en impression rétinienne, presque aussi nette (…). Je l’ai entendu parler, et j’ai bien reconnu sa voix. Le timbre toutefois paraissait différent, moins chantant que celui que je lui connaissais habituellement. Il débitait ses propos en français et non en moré, sa langue maternelle. Or, en temps habituel, Barkié ne parle pas un mot de notre langue (…). ses premières paroles furent : “Ne te trouble pas”. »[5]

Dans cette vision de Kabire Fidaali, les trois composantes citées par Lapassade ne sont pas présentes. Au départ, d’ailleurs, Fidaali, n’avait pas la croyance en un monde surnaturel. Ce n’est qu’avec la fréquentation de Barkié et l’enseignement du Bangré que cette croyance en un autre monde s’est développée.

Kenneth Ring, psychologue et spécialiste des phénomènes d’expériences de mort rapprochée (NDE — Near death experience) pense qu’il y a un profil psychologique particulier chez les personnes sujettes à ces expériences mais aussi chez celles qui voient des OVNI et « rencontrent » des extraterrestres — et donc, par extension, aussi chez celles qui ont des visions. Pour Ring :

« …il semble qu’il existe des indices importants suggérant que la personnalité prédisposée aux rencontres se caractérise vraisemblablement par une sensibilité plus élevée que la moyenne au niveau du lobe temporal. »[6]

Le lobe temporal est cette région du cerveau qui, lorsque stimulée par un champ magnétique adéquat, peut provoquer des visions, des expériences de type mystique, des sorties hors du corps, des rencontres avec des guides, des anges, des dieux ou des extraterrestres ; ces expériences sont généralement accompagnées de sensations de contacts physiques et de mouvement. Cette stimulation du lobe temporal a été étudié expérimentalement par Michael Persinger, psychologue spécialisé dans les neurosciences, et il en conclut que les phénomènes liés aux OVNI, rencontres du troisième type (c’est-à-dire avec des extraterrestres) et du quatrième type (enlèvement par des extraterrestres) sont vécues par des personnes très sensibles aux variations du champ magnétique terrestre.

Cette théorie, tentant l’explication des visions de nature mystique et OVNI par la manipulation du lobe temporal, est loin de recueillir l’unanimité dans les milieux scientifiques concernés. Bien que la psychologue Suzan Blackmore — ayant elle-même testé le dispositif de Persinger et ayant elle aussi vécu des états non ordinaires de conscience grâce aux champs magnétiques ainsi induits — soit une fervente adepte de la théorie de Persinger, rien ne prouve, à l’heure actuelle, qu’il faille trouver là la seule et unique explication des visions, des expériences de sorties hors du corps et de rencontres avec des entités non humaines (esprits, dieux ou extraterrestres).

Je reviendrai plus en détail sur les théories de Kenneth Ring et de Michael Persinger dans la partie « NDE et ‘‘enlèvements par les extraterrestres’’ ».

On pourrait multiplier les exemples de récits vécus de visions, qu’ils soient originaires de chamans, de grands maîtres ou de religieux du monde entier, ou bien simplement vécus par des femmes et des hommes ordinaires, sans pour autant y trouver trace de la présence d’un champ magnétique manipulé. Ceci dit, peut-être y a-t-il des champs plus subtils encore, inconnus de notre science occidentale, qui peuvent avoir une action sur notre psychisme humain et provoquer de telles visions.

Le simple fait d’observer des changements significatifs dans la chimie et l’électricité du cerveau — je développerai ce thème plus loin — lors des transes, montre à quel point la biologie du corps humain est liée aux états de conscience. Cependant, on ne peut pas encore démontrer à l’heure actuelle si les états non ordinaires de conscience représentent un fonctionnement anormal du cerveau, dans la mesure où celui-ci serait manipulé par des champs magnétiques — ou tout autre moyen —, et dont le possesseur verrait et vivrait des choses irréelles, des leurres psychiques, qu’il prendrait pour totalement réels (auquel cas nombre d’expériences mystiques, et les religions qui en découlent ne seraient que le résultat de pures hallucinations), ou bien si ces modifications sont naturelles et ouvrent sur des expériences véritables et authentiques.

Un exemple de transe de vision :

Thérèse d’Avila (1515‑1582) réforma avec saint jean de la Croix l’ordre du Carmel. Elle écrivit plusieurs ouvrages d’ascèse mystique : Le Chemin de la Perfection (1565), Le Château intérieur, et surtout évoqua sa Vie, sous le titre Le Livre des Miséricordes de Dieu.

« Un jour de la fête de saint Paul, pendant la messe, je vis Notre-Seigneur dans sa Sainte Humanité tout entière, tel qu’on le peint ressuscité. Il m’apparut dans une beauté et une majesté incomparables, comme je vous l’ai écrit en particulier, mon Père, quand vous me fîtes un ordre formel de vous le raconter. J’avoue que ce ne fut pas sans peine, car on se trouve comme anéanti, tellement on se reconnaît impuissant à en parler. je me suis exprimée alors de mon mieux, aussi je ne vois pas la nécessité d’en parler de nouveau ici. Mais je ne crains pas de le dire, n’aurions-nous pas d’autre spectacle pour charmer notre vue dans le ciel que celui de la grande beauté des corps glorifiés, et en particulier la Sainte Humanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ce serait une gloire immense. Et cependant Notre-Seigneur ne se fait connaître ici-bas que d’une manière conforme à notre faiblesse; que sera-ce au Ciel, où nous jouirons pleinement d’un si grand bien ?

Je n’ai jamais contemplé cette vision, quoique imaginaire, ni aucune autre, des yeux du corps, mais seulement des yeux de l’âme. Ceux qui le savent mieux que moi regardent la vision précédente comme plus parfaite que celle-ci; celle-ci, à son tour, est bien au-dessus de celles qui frappent les yeux du corps. Ces dernières, disent-ils, sont les plus imparfaites ; c’est là où il peut y avoir le plus d’illusions du démon. Je ne pouvais le comprendre alors; je désirais même contempler des yeux du corps cette vision dont le Seigneur me favorisait, afin que mon confesseur ne pût pas me dire que c’était une rêverie. Il m’arrivait, une fois la vision passée, et tout de suite après, de me demander si je n’avais pas été victime d’une illusion; j’étais peinée d’en avoir parlé à mon confesseur, et craignais de l’avoir peut-être trompé. C’était un nouveau sujet de larmes. J’allais donc le trouver et lui confiais ma peine. Il me demandait si je lui avais dit les choses comme il m’avait semblé qu’elles étaient ou si j’avais voulu le tromper. Je lui répondais la vérité; il me semblait que je ne mentais point; je n’en avais eu nulle intention, et pour rien au monde je n’aurais affirmé une chose pour une autre. Il le savait bien d’ailleurs; aussi, il cherchait à me tranquilliser. Pour moi, j’éprouvais tant de peine à aller lui parler de ces faveurs, que je ne comprends pas comment le démon eût pu me suggérer l’idée de les feindre pour me tourmenter ainsi moi-même.

Mais le Seigneur s’empressa tellement de me renouveler cette faveur, et de m’en montrer la vérité, que bientôt toute crainte d’illusion fut dissipée. je vis alors combien j’avais été simple. Car je n’aurais jamais pu ni su, même après plusieurs années d’efforts, m’imaginer ou me figurer un spectacle aussi beau ; il dépasse par sa seule blancheur et son éclat tout ce que l’on peut concevoir ici-bas.

C’est un éclat qui n’éblouit pas ; c’est une blancheur pleine de suavité et une splendeur infuse qui charme délicieusement la vue, sans lui causer la moindre fatigue; c’est une clarté qui nous illumine pour que nous puissions contempler cette beauté si divine. C’est une lumière qui diffère souverainement de celle d’ici-bas. Et, à mon avis, la clarté même du soleil perd tellement son lustre, quand on la compare à cette clarté et à cette lumière divine, que l’on ne voudrait plus ouvrir les yeux. Je compare la première à une eau limpide que nous voyons couler sur le cristal et dans laquelle se réfléchissent les rayons du soleil, et la seconde à une eau très trouble qui par un temps sombre coule sur le sol. je ne dis pas qu’on voit alors un soleil ou que cette lumière soit semblable à celle du soleil. Mais cette lumière dont l’âme est inondée lui semble une lumière naturelle, et celle de l’astre qui nous éclaire lui paraît artificielle. C’est une lumière qui n’a point de nuit; elle est toujours resplendissante et ne connaît point d’éclipse. Elle est telle enfin que le plus grand génie ne saurait, même après une longue vie, s’en former une idée. Dieu la donne d’une manière si subite, que s’il fallait ouvrir les yeux pour la voir, nous n’en aurions même pas le temps. Mais il importe peu que les yeux soient ouverts ou fermés; quand le Seigneur le veut, nous la voyons, même malgré nous. Il n’y a pas de distraction, ni de résistance possibles ; nulle industrie, nulle diligence n’y saurait mettre obstacle. Je le sais par une longue expérience, comme je le dirai dans la suite. »[7]

  -oOo-

[1] Georges Lapassade, La transe, p. 35.

[2] Ibid., p.36.

[3] Michael Harner, op. cit., pp. 86-87.

[4] Kabire Fidaali, Le pouvoir du Bangré, p. 20.

[5] Ibid., p. 157 et suivantes.

[6] Kenneth Ring, Projet Oméga, p. 181.

[7] Sainte Thérèse D’Avila, Le Livre des Miséricordes de Dieu, Vie écrite par elle-même, trad. Grégoire de Saint Joseph, éd. du Seuil.

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