AA8a La structure du monde dans les sociétés traditionnelles

Éliade nous a beaucoup éclairé sur le chamanisme et sa géographie sacrée dont l’axe du monde, la montagne cosmique et l’arbre du monde sont des éléments très importants. À titre de rappel, je vais les décrire de manière abrégée en guise d’introduction à la géographie de l’invisible, car, en effet, ces éléments constituent en quelque sorte le chemin, la porte d’accès aux cieux ou aux enfers que visite le chaman.

Éliade (Ibid., pp. 214-215) décrit la géographie de l’invisible ou géographie sacrée comme composée d’un axe au long duquel se développe une structure dont la plus simple s’étage en trois niveaux — le Ciel, la Terre et les Enfers — et ces trois niveaux communiquent entre eux à l’aide de trous par lesquels passe le chaman lors de son voyage chamanique. Cette structure peut se voir développée en 5, 7, 9, 12, 16 ou même 33 niveaux pour le Ciel et, par réflexion, le même nombre de niveaux pour les Enfers, suivant les cultures et les cosmogonies y afférentes. Cette structure est universelle et le thème de l’axe se trouve décrit en tant que pilier du monde, pilier du ciel, arbre du monde… Cela peut être aussi une montagne, une échelle, une corde, tout objet vertical ayant pour fonction de relier (religare). Les chamans sont les seuls à pouvoir passer d’un niveau à un autre par l’axe central et à entreprendre un voyage, à réellement communiquer* avec ces lieux de la géographie sacrée. Le chaman a une connaissance de ces niveaux par expérience :

« En effet, c’est toujours lui, et lui seul, qui dispose d’une connaissance expérimentale des Enfers car il y pénètre de son vivant, tout comme il escalade et descend les sept ou neuf cieux. » (Ibid., p. 225)

* (Mircéa Éliade met l’accent sur la transe extatique des chamans et sur le fait qu’ils sont seuls capables de voyager en ces endroits : « … le  “Centre du Monde” (…) est le lieu d’un envol au sens strict du mot. La communication réelle entre les trois zones cosmiques… » (Ibid., p. 215). Le chaman s’y rend de manière symbolique en esprit, par le biais de la transe extatique ; Éliade souligne que le chaman vit une expérience personnelle extatique, une expérience mystique concrète par opposition au reste de la communauté pour qui la communication avec le Ciel ou les Enfers n’est pas de même nature.)

L’échelle est une des représentations qui permet cette communication avec ces niveaux. Elle permet non seulement au chaman de monter aux cieux ou de descendre dans les enfers, mais également aux dieux ou aux démons de venir sur Terre. On retrouve ce thème de l’échelle dans de nombreuses cultures : Inde, Malaisie, Népal, Égypte, Grèce antique, Afrique, Océanie, Amérique du Nord, dans la Bible, dans la tradition islamique, dans la tradition alchimique… et dans bien d’autres contrées sous d’autres formes. C’est un thème universel. Éliade note que la communication entre le Ciel et la Terre est possible — et si elle ne l’est plus, elle l’a été aux origines — et qu’elle utilise pour ce faire un axe vertical qui est l’axis mundi.

Cependant, cette communication ne peut s’établir que lorsque le chaman est en extase (Cf. supra p. 14, selon la définition qu’en donne Éliade) (hors du corps), c’est à ce moment qu’il ouvre la « porte » et qu’il peut voyager. Cette extase était aux origines permanente : tous les habitants des mondes (dieux, hommes et démons) pouvaient se déplacer librement entre les différents pans du monde. Éliade soulève la question de l’expérience concrète du voyage chamanique et il remarque la tendance qu’a le chaman de vouloir à tout prix expérimenter ce voyage en chair et en os — ce qui n’est possible qu’en esprit. Il remarque l’existence de pratiques chamaniques aberrantes qui seraient des compulsions à vouloir absolument retrouver cette extase originelle — qui n’est plus — par des moyens inappropriés tels ingestion de substances narcotiques, danse jusqu’à épuisement, possession… Il laisse la question ouverte.

Le pilier du monde relie donc au minimum trois mondes ou étages : le Ciel, la Terre et l’Enfer. Il permet au chaman — et à lui seul — de passer d’un monde à l’autre par un trou ou passage et d’y rencontrer leurs habitants (morts, esprits, dieux ou démons), d’échanger des informations, chercher et trouver des remèdes et solutions aux problèmes qu’il a à résoudre et se procurer les informations dont il a besoin. Les habitants des cieux et des enfers peuvent, eux aussi, traverser le passage et venir dans le monde des hommes.

Le pilier du monde se retrouve généralement symbolisé par le pilier central de l’habitation (tente, par exemple) ou par un trou au sommet de l’habitat qui laisse s’échapper la fumée du foyer (la fumée étant aussi symbole de l’esprit ou du vecteur messager vers les esprits ou les dieux).

Aux origines, la communication et le voyage vers les autres niveaux était possible à tout homme. Il y eu ensuite une rupture mythique qui interdit aux hommes d’emprunter ce passage et ce privilège fut ensuite accordé aux seuls chamans.

La montagne cosmique procède du même symbolisme que celui de l’axe du monde. Le sommet de la montagne représentant l’axe de passage vers les mondes supérieurs, les cieux. En général, la montagne cosmique — comme le pilier du monde, d’ailleurs — est centrale, elle est au centre du royaume, du pays, du territoire.

L’arbre du monde est dispensateur de la vie, régénérateur du cosmos, garant du Sacré. Il est une figure plus évoluée de l’axe du monde en ce sens que ses branches représentent les différents niveaux supérieurs et ses racines les niveaux inférieurs. Dans de nombreuses cultures, chaque branche ou racine — donc chaque ciel ou enfer — est régentée par un dieu ou un démon. Sur les branches de l’arbre du monde se trouvent les âmes des défunts qui sont ainsi un réservoir d’âmes et les feuilles de l’arbre représentent chacune le destin d’un être humain ; quand la feuille tombe, l’homme meurt.

Suivant les cultures, l’arbre du monde a 7 ou 9 branches en général. D’après Éliade, ce chiffre 7 a pour origine la Mésopotamie et ses 7 planètes. Le chiffre 3 est donc premier, ce n’est que plus tard que le 7 fait son apparition avec les 7 branches de l’arbre cosmique. Le chiffre 9 serait un multiple de 3 et donc plus ancien que le 7.

Éliade souligne que le chaman « semble avoir une connaissance plus directe de tous ces cieux et, partant, de tous les dieux et demi-dieux qui les habitent. » (Mircéa Éliade, « Chamanisme et cosmologie », in : Anthologie du chamanisme, p. 62).

Chez les Esquimaux (Mircéa Éliade, Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase, p. 234), il existe trois régions pour le séjour des morts dont le ciel, un enfer sous l’écorce terrestre et un autre enfer qui se trouve profondément enfoui sous la terre. Dans le ciel et dans l’enfer profond, les morts vivent heureux et, là-bas, le climat ressemble à celui de la terre mais il y est inversé. Dans l’enfer proche de l’écorce terrestre se trouvent les morts punis pour leurs fautes ou pour leur non respect des règles de la communauté.

Voici, à titre d’illustration, le récit d’un chaman d’Alaska dans l’enfer proche :

« En marchant [sur le chemin qu’ont suivi les trépassés], il entendait continuellement des pleurs et des lamentations ; il apprit que c’étaient les vivants qui pleuraient leurs morts. Il arriva dans un grand village, tout pareil aux villages des vivants ; là deux ombres le conduisirent dans une maison. Un feu brûlait au milieu de la maison et quelques morceaux de viande grillaient sur la braise — mais ils avaient des yeux vivants qui suivaient les mouvements du chaman. Les compagnons lui enjoignirent de ne pas toucher à la viande (le chaman ayant goûté une fois aux mets du pays des morts aurait eu des difficultés à revenir sur la terre)*. Après être resté quelques temps dans le village, il continua son chemin, arriva dans la Voie Lactée, la parcourut longuement et descendit finalement sur sa tombe. Dès qu’il eut réintégré la tombe, son corps revint à la vie et, quittant le cimetière, le chaman entra au village et raconta ses aventures. » (Ibid., pp. 234-335)

* (Ce thème se retrouve dans notre folklore en liaison avec le monde du petit peuple (elfes, nains, gnomes, sylphes…). En effet, de nombreux récits rapportent qu’un humain est parfois enlevé dans le monde des elfes où il y trouve un peuple merveilleux et y voit des choses magnifiques. Cependant, il est mis en garde contre la nourriture des elfes. Si jamais il en mangeait, il ne pourrait revenir dans le monde des humains et serait à jamais bloqué dans le monde des elfes.)

Chez les Cheyennes, cette division du monde en 3 existe aussi. La Terre physique, celle que l’on peut fouler avec ses pieds, c’est le monde du milieu, votostoom, qui relie le monde d’en haut et le monde d’en bas. Le monde du milieu est subdivisé en 3, la surface de la Terre, sous la Terre jusqu’à la limite inférieure de croissance des racines et une partie du ciel.

Le monde d’en bas comporte de nombreux endroits comme par exemple des grottes sacrées. Maheonxsz est de celles-ci et reçoit les individus en quête de savoir. Cette grotte sacrée est habitée par des esprits puissants, les maiyun, qui enseignent et initient les humains. Les esprits des animaux habitent aussi des grottes nommées heszevoxsz, ce sont les réservoirs de vie animale desquels peuvent être envoyés ou retenus les esprits des animaux qui s’incarneront sur Terre. Pour les Cheyennes, la disparition de certaines espèces d’animaux signifient que les esprits-animaux de ces espèces sont bloqués dans la grotte sacrée. Mais ceci est temporaire car les Cheyennes actuels pensent que les maiyun attendent que la civilisation industrielle et une grande partie de la population humaine aient disparu pour de nouveau permettre aux animaux de repeupler la Terre. Ce qui explique l’extinction de certaines races animales.

Sous la limite inférieure que représente la pousse des racines, se trouve le monde d’en bas, atonoom.

La surface est subdivisée en trois zones : noavoom, là où poussent les herbes courtes, les petites plantes et vivent les petits animaux ; notostovoom, le domaine des grandes plantes, des humains et des grand animaux et matavoom, l’espace des arbres et des forêts.

Le monde d’en haut est composé de trois aires : setovoom, le domaine du vent et de l’air ; taxtavoom qui, grâce au don de la respiration, permet la vie physique et setovoom, le ciel proche qui se termine là où commence otatavoom, le grand ciel bleu qui est endroit très sacré. Les cimes des montagnes qui touchent le grand ciel bleu sont particulièrement sacrées car ici se rejoignent le monde d’en bas et le monde d’en haut communiquant directement. Le bleu du ciel représente l’Être Suprême.

Ainsi, comme nous venons de le voir, la géographie sacrée de l’univers chamanique est à la base fondée sur 3 niveaux principaux : le Ciel, la Terre et les Enfers. Abordons à présent un peuple, les Tibétains, qui a fortement détaillé sa géographie de l’invisible.