AA91 Conclusion

Au fil de ces pages, j’ai donc mis en évidence le fait qu’il y a une similarité assez prononcée entre différents ENOCs qui, apparemment, d’après un certain nombre de chercheurs, sont différents.

Ainsi pourrait-on classer les rêves lucides, les voyages chamaniques, les expériences de transe de type OBE, les NDE et les « enlèvements par les extraterrestres » — dans cette catégorie se classent aussi les rapts par les démons et le petit peuple (elfes, gnomes, lutins, farfadets, trolls…) — dans la catégorie OBE, c’est-à-dire celle qui concerne la transe ecsomatique. Il me semble en effet que nous avons là un corpus particulier qui débouche sur une nouvelle classification des ENOCs, plus cohérente.

De même, comme nous l’avons vu, il semble que les états non ordinaires de conscience aient cette particularité de placer le sujet qui les vit dans une situation où il pense être en dehors de son corps et, tout en étant tout à fait conscient du lieu où se trouve son corps physique, il sait qu’il vit un état non ordinaire de conscience.

Ce vécu particulier a induit, selon les cultures, les croyances religieuses et les milieux sociaux, toute une série de descriptions d’un univers invisible nommé respectivement l’au-delà, l’autre-monde, le mundus imaginalis, le plan astral et bien d’autres dénominations encore. Il n’a apparemment échappé à aucun de ces « voyageurs » de l’au-delà qu’il existait une corrélation très forte entre états de conscience et « plans » du monde invisible. Comme nous l’avons vu, une partie de nos scientifiques contemporains décrivent ces « lieux de l’invisible » comme des hallucinations ou des réalités virtuelles psychiques. Nous sommes une civilisation de la matérialité, de la science « dure », appliquée, technologique et notre vision du monde exclut qu’un état de conscience puisse nous ouvrir l’accès à une autre dimension (ou plus). Non pas que l’existence d’autres dimensions soit mise en doute. Au contraire, la physique de pointe les tient pour possibles au travers de ses théories (univers parallèles, univers gémellaires, univers d’antimatière, théorie des trous de vers, par exemple). Mais il est clair, et c’est là la principale critique des scientifiques, que l’existence de ces « ailleurs » est impossible à prouver avec nos connaissances et appareillages actuels. Et comme on ne peut localiser, ni mettre en évidence, ces « lieux de l’invisible », l’explication la plus économique en est celle d’une création mentale de type hallucinatoire (Michael Persinger), métachorique (Celia Green).

Il semble que ces perceptions de mondes invisibles ne soient valables qu’en tant qu’expériences personnelles (elles peuvent cependant être partagées entre plusieurs personnes). En effet, les nombreuses descriptions divergentes montrent la subjectivité de ces informations, de ces cartographies. Le fait que nos systèmes de croyances soient grandement responsables de ce que l’on y voit montre qu’il est extrêmement difficile de tirer des conclusions définitives en un tel domaine. Cependant, malgré ces différences, il existe cependant un certain nombre de constantes dans les modèles proposés par les expérienceurs et celles-ci devraient nous stimuler à investiguer plus avant. Et c’est là que le rôle de l’ethnologie de terrain démontre sa valeur car qui donc peut mieux obtenir des témoignages de première main si ce ne sont les ethnologues en prise directe avec les ethnies pratiquant encore aujourd’hui un chamanisme actif ? La connaissance de ces femmes et de ces hommes, chamanes et chamans, est en effet primordiale, non seulement pour les membres de leur communauté mais aussi, par extension, pour nous, Occidentaux, dans le domaine de la biotechnologie, pour ne citer qu’un seul domaine. On a beau affirmer que les conceptions du monde des peuples traditionnels sont issues d’hallucinations, il n’en est pas moins vrai que certaines instances, comme par exemple les compagnies pharmaceutiques, s’arrachent leurs connaissances en botanique, financent des missions de spécialistes pour acquérir leurs savoirs, ces mêmes connaissances révélées par les « esprits » lors des rituels chamaniques.

Pour en revenir aux systèmes de croyances, si ceux-ci sont déterminés dans le monde ordinaire matériel / physique par ce que l’on nomme le consensus minimum de réalité (Voir Charles Tart, Altered States of Consciousness) — qui nous permet à tous, habitants de notre planète Terre de communiquer sur des bases à peu près communes —, il n’en est pas de même dans ces univers visités en états d’ENOCs. Là, nous n’avons aucun consensus minimum de réalité, nous sommes chacun voués à utiliser nos propres référants représentationnels, colorés par nos croyances personnelles et nos conditionnements socioculturels.

L’étude des ENOCs montre que les expériences de transe plongent les sujets dans une expérience vivide, riche en sensations, décrite plus réelle que la réalité ordinaire du monde physique. Ils y font des rencontres (esprits ou autres divinités, guides et maîtres) et y vivent des péripéties qui leurs semblent réelles. Ces expériences les incitent à bâtir une représentation du monde intégrant une logique propre, cohérente, une géographie de l’invisible, accouchant ainsi d’une culture spécifique basée sur les croyances issues de la transe → c’est l’émergence du mythe réactualisé en permanence dans une structure cyclique, une boucle de rétroaction qui se renforce elle-même à chaque révolution. Ce ferment dynamique, au fil des réactualisations rituelles, finit par se cristalliser, faisant émerger une culture et ses représentations. Le rite et la transe finissent par structurer l’identité de l’ethnie, du groupe humain, autour du vécu sans cesse répété de la transe. Les croyances issues de la transe créent une imago mundi, une Weltanschauung, spécifique dans laquelle chaque individu du groupe se reconnaît. Cette structure cyclique a une fonction principale : la survie du groupe.

ENOCS et croyances - Michel Nachez

ENOCS et croyances

ENOCS et croyances

Que se cache-t-il derrière ces systèmes de croyances ? N’y aurait-il pas là un point de départ pour l’exploration de nouvelles perspectives qui pourraient nous donner une toute autre image de la psyché humaine ?

C’est à ce stade qu’il me semble que l’anthropologie expérimentale doit jouer un grand rôle dans cette exploration des ENOCs. En effet, à part quelques chercheurs isolés travaillant avec un nombre restreint de sujets, ou directement sur eux-mêmes, avec l’aide de quelques amis et de fonds propres, et rarement dans des programmes officiels de recherche, ou sur le terrain avec les chamans (comme Jeremy Narby, Terence McKenna* ou Michael Harner, par exemple), il n’existe aucun programme de recherche universitaire ambitieux.

* [Terence McKenna est ethnobotaniste et explorateur, il « a parcouru le monde pour travailler et vivre avec des chamans. Aux connaissances ainsi acquises se sont ajoutés ses efforts pour la conservation des plantes utilisées dans les rituels. », Henri Weissenbach, texte de présentation pour le livre de Terence McKenna, La nourriture des dieux.]

La description seule d’un état de conscience ne suffit pas. L’expérience est nécessaire pour délimiter le champ de la recherche. Et en ce sens, une véritable anthropologie expérimentale devrait être développée afin de parfaire notre connaissance des ENOCs, non seulement en étudiant les récits des chamans, non seulement en collectant des observations et savoir-faire de rituels, non seulement en ce que certains ethnologues soient entraînés à l’expérimentation d’ENOCs (sur le terrain en situation réelle avec des chamans et medicine-men, et en laboratoire selon des protocoles à établir et basés sur les connaissances acquises chez les peuples traditionnels), mais aussi en mettant en place de véritables programmes de recherches englobant l’utilisation de techniques chamaniques et de techniques d’induction modernes d’ENOCs (CIS, Ganzfeld, électrostimulation, HemiSync et autres stimulations sonores, stimulations opto-accoustiques, stimulations électromagnétiques, etc.). Ces dernières pour l’heure sont l’œuvre de pionniers et méritent absolument une plus grande attention et un approfondissement plus conséquent. Ces techniques représentent un potentiel énorme d’exploration du psychisme humain en ce sens qu’elles facilitent l’induction d’états non ordinaires de conscience. Ce ne peut être qu’un plus dans la mesure où l’utilisation des plantes psycho-actives est interdite par la loi dans tous les pays occidentaux pour des raisons uniquement politiques. Bien que le sujet de ma thèse concernait uniquement l’induction de la transe par des méthodes excluant l’utilisation des hallucinogènes, je tiens à souligner ici le frein que représente cet interdit pour l’ethnologie et l’anthropologie dans la mesure où nous ne pouvons pas, dans ces conditions, explorer ce domaine de manière tout à fait libre. Le nombre des sociétés de type chamanique qui utilisent les substances psycho-actives étant très élevé, cet état de fait est hautement regrettable pour la recherche. Nous pouvons cependant observer ces dernières années un léger assouplissement de ces restrictions : les travaux de Rick Strassman sur la DMT le montrent. On en est encore cependant très loin en Europe, toujours en retard.

Que se passera-t-il lorsqu’il n’y aura plus de peuples traditionnels ayant conservé leurs pratiques ancestrales (ce moment approche très vite) ? Vers quel terrain de recherche se tournera l’ethnologie-anthropologie ? Si nous n’avons pas la possibilité d’expérimenter en laboratoire, de pratiquer une anthropologie expérimentale incluant éventuellement également ces pratiques d’ingestion de substances psycho-actives, nous n’aurons alors plus à notre disposition que l’immense littérature ethnographique léguée par nos pairs pour conduire nos recherches et de moins en moins de données nouvelles pourront être engrangées. Ce sera peut-être, et certainement, la fin d’une certaine pratique de l’ethnographie et de l’ethnologie. Nous commençons à en observer les prémisses : dans quelques années cette discipline aura disparu des maquettes officielles.

En ce qui concerne l’étude de la transe, lorsqu’on lit la littérature psycho-ethno-anthropologique sur le sujet, on est souvent consterné par la difficulté qu’ont les différents auteurs à émettre un avis convergent et pour définir précisément l’objet d’étude, malgré d’excellents travaux déjà entrepris depuis ces cinquante dernières années. Dans cette optique, il me semble qu’un modèle adéquat, pas nécessairement issu du corpus ethnologique (comme celui de John Lilly, par exemple, mais ce n’est pas le seul) peut être utilisé comme point de départ pour ordonner, préciser les concepts-clés et surtout définir les états de transe / ENOCs avec plus de précision. En ce sens l’interdisciplinarité est une nécessité : ethnologues, psychologues, neurophysiologistes, ethnobotanistes, historiens des religions, et même chamans et spécialistes des ENOCs de tous horizons, et d’autres encore, devraient communiquer sans cloisonnement.

D’autres modèles devraient être pris en considération également. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, le concept de double en tant qu’hypothèse de travail semble être une base prometteuse, ainsi que l’explique Pierre Erny :

« Car si cette notion [de double] n’occupe qu’une faible place dans la pensée officielle occidentale, elle s’impose par la bande (par la pensée ésotériste, par la parapsychologie) et se révèle éclairante dès que l’on s’interroge sur des phénomènes restés jusque-là sans explication convaincante. Ceux-ci ont été marginalisés, niés d’un côté, assimilés au miraculeux de l’autre, alors que dans des civilisations reposant sur des cosmologies et des anthropologies différentes ils ont pu prendre ouvertement la place naturelle qui leur revient. (…) Une question reste ouverte : s’agit-il là d’une notion relevant de visions de l’homme particulières, parmi d’autres possibles, ou s’imposera-t-elle un jour au titre de la science comme donnée incontournable, comme j’aurai tendance à le penser à la suite de G. Frei ? » Pierre (Erny, op. cit., p. 224).

Cette question reste en effet ouverte, mais il est fort probable, que des hypothèses de travail incluant les phénomènes parapsychologiques, la notion de double ou d’univers parallèles invisibles accessibles en ENOCs par exemple, finissent par être de plus en plus adoptées pour la simple raison qu’elles sont plus économiques et qu’elles éliminent nombre de contradictions ou de paradoxes, de constructions intellectuelles insatisfaisantes, générées par le modèle classique matérialiste. Aujourd’hui, nous n’avons pas encore élaboré les concepts et les modèles pour traiter de ces questions, mais quoiqu’il en soit, les recherches déjà entreprises et les résultats déjà obtenus, ainsi que les pistes théoriques, conceptuelles et expérimentales qui se profilent dans notre horizon immédiat, mettent en cause notre image mécaniste du monde.

Cette évolution de la pensée est naturelle, elle fait partie du nouveau paradigme scientifique.